Re Focus le nouvel album de Sylvain Rifflet, un rite de transition réussi. 

 

L'adolescence (du latin adolescere : grandir) est la période du développement humain physique et mental de la puberté à l’âge adulte. Pendant cette phase, Sylvain Rifflet a découvert l’enregistrement Focus de son idole Stan Getz, dont il dit avoir toute la discographie.

Mais peu de rêves d’adolescent deviennent réalité. Le saxophoniste lauréat des Victoires Jazz de l’année 2016 vient d’y arriver avec la sortie de son album Re Focus. La chronique d'aujourd’hui propose d’analyser cette réussite. 

Les traditions ethniques, religieuses, sociales ont chacune des rites de transition vers l’âge adulte, certaines comprenant des célébrations, le nouvel CD de Sylvain n’en serait-il pas une ? 

Un des ouvrages majeurs traitant le sujet est le livre de l’ethnologue Arnold Van Gennep Les rites de passage, sorti en 1909.

Pour ce chercheur, la constante anthropologique de ces rites consiste en des cérémonies dont l’objet est identique : faire passer l’individu d’une situation déterminée à une autre tout aussi déterminée. Dans le cas présent, la découverte et l’admiration de Rifflet pour Focus de Stan Getz et d’Eddie Sauter à la période de son adolescence (phase forte en pulsion), est à définir comme une situation déterminée. La sortie ce 15 septembre 2017 de Re Focus est-elle une autre situation déterminée ? 

L’écoute des deux œuvres s’impose. L’enregistrement de Stan Getz en 1961, récompensé d’un Grammy Hall of Fame n’est malheureusement pas très connu. La dernière version remasterisée de cet album sorti en 2014, permet une écoute comparative la plus objective possible, car les conditions d’enregistrement en 1961 et celles en 2017 ne sont pas les mêmes. L’écoute du saxophoniste né en 1927 en Pennsylvanie est délectable, les arrangements cordes saxophone rendent l’œuvre intemporelle, le son du sax est enchanteur. 

Re Focus commence par « Night Run », qui rappelle beaucoup « I’m Late, I’m late » de Stan Getz, le début de l’album reprend des préoccupations adolescentes : la vitesse et le temps.

Le saxophoniste français confie au magazine JAZZ NEWS « Je voulais conserver le format de Focus sans le rejouer tel quel, ce qui était évidement la chose à ne pas faire »(1). Faire différent est bien un marqueur de rite de passage, d’après l’ethnologue A. Van Gennep.

« Another ‘Form C’ » montre que Re Focus n’est pas simplement une reprise de l’album de Stan Getz, mais une œuvre originale. Dans ce morceau, Jeff Ballard à la batterie lance une rythmique incessante, rejoint par les cordes mélangées au phrasé délicat de Rifflet, le résultat est frais et très mélodieux. Même si la plupart des morceaux sont intéressants, le coup de cœur reste « Harlequin Of String » avec une introduction de percussions rappelant le temps qui passe, rejointes par un son filet au saxophone ; l’entrée des cordes en vibrato appelle à une aventure cinématographique de quatre minutes dix sept secondes. On en redemande !

Le test est concluant, Re Focus est une cérémonie de passage réussie, du rêve à la réalité, de l’adolescence à l’âge adulte. Sylvain Rifflet, accompagné de son complice Fred Pallem propose un album d’un style rare et original, peut-être à définir, mais surtout à écouter.

 

Sylvain Rifflet : saxophone ténor, composition – Fred Pallem : composition, arrangements – Simon Tailleu : contrebasse – Guillaume Lantonnet : percussions – Jeff Ballard : batterie - Ensemble à cordes Appassionato direction Mathieu Herzog.

Verve / Universal

 

(1) JAZZ NEWS n° 65 Septembre 2017, page 30 (Marc Zisman).

 

Jean-Constantin COLLETTO.

 

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