Teranga, quatrième album du musicien Hervé Samb célèbre l’importance de retourner aux sources.

Le poète Joachim Du Bellay au 16ème siècle a abordé ce thème avec délicatesse dans son célèbre «Heureux qui comme Ulysse». En 1970, ce même poème a aussi inspiré le réalisateur Henri Colpi, un film avec l’acteur Fernandel et une chanson chantée par Georges Brassens.

 

Mais aujourd’hui, c’est au tour d’Hervé Samb d’honorer ce thème et de créer un nouveau style musical le «jazz sabar».

 

L’importance des racines dans la création musicale n’est plus à démontrer, mais le retour et la création du sénégalais semble aller plus loin.

 

Si l’Ulysse de l’Odyssée d’Homère est roi d’Ithaque, Hervé Samb est né à Rufisque dans le département de Dakar au Sénégal ; il n’y est pas roi, mais à 11 ans, il est la mascotte du groupe Force 5, un ensemble de jeunes musiciens qui se produit dans tout le pays. Il se souvient «on m’arrêtait dans la rue pour me demander des autographes !». 

Si le héros de Troie part en voyage pour faire la guerre, le jeune sénégalais part pour vivre sa musique à Paris. «Je suis arrivé en France avec ma guitare et 300 cassettes. Je n’avais pas de vêtements dans ma valise », pendant trois ans il y joue sans relâche, répétant trois fois par jour et se produisant tous les soirs. Il enchaîne les collaborations prestigieuses (Jimmy Cliff, Meshell Ndegeocello, David Murray, Marcus Miller, Salif Keïta, Amadou et Mariam, Pat Metheny, Lisa Simone), toutes ces rencontres le poussent à faire des voyages et des tournées internationales, il s’installera même à New-York, poussé par sa soif de musique.

Hervé Samb, Caval’Air Jazz Festival.  (Photo) Oliver Farkas.
Hervé Samb, Caval’Air Jazz Festival. (Photo) Oliver Farkas.

Toutes ses aventures enrichissent ses oreilles de jazz, variété, musique du monde, hip-hop, et deviennent la toison d’or d’Hervé comme celle de Jason le héros mythologique grec cité dans le deuxième vers du poème de Joachim Du Bellay.

Le musicien originaire de Rufisque n’est pas à son premier CD, il a participé à plus de 100 albums et en leader a sorti Cross Over (2009), Kharit (2012) et Time To Feel (2013).  

 

Mais dans Teranga, le guitariste renoue avec ses racines en retrouvant son ami d’enfance le bassiste Pathe Jessi. Il s’initie à la Kora, au xalam et apprend les rythmes du sabar. Ses recherches lui font trouver des compatibilités entre des grands standards de jazz et les rythmes traditionnels, comme le rythme Mbala et «Giant Steps» de John Coltrane. Il crée dans cet album une très belle et originale reprise du thème «Giant Steps / Bëg Tekki» accompagnée par les chanteurs rappeurs Mike Ladd et N’dongo D. L’écoute de ce morceau nous donne les bases du «jazz sabar» : certains puristes expliquent que la rythmique jazz insiste sur le deuxième et le quatrième temps d’une mesure, alors que le rythme sabar insiste sur le premier et le troisième temps.  

La reprise des grands standards de jazz ne s’arrête pas au morceau de Coltrane, «The Days of Wine and Roses» d’Henry Mancini et «There Will Never Be Another You/ Bara Mbaye» d’Harry Warren, sont aussi présentés dans cet album. Souvent, les projets de jazz fusion musique du monde permettent au jazz d’emprunter des mélodies ou des rythmiques pour s’en enrichir. Dans Teranga, le jazz est invité en territoire sénégalais, le titre de l’album en est la preuve : «Teranga» signifie en langue Wolof «accueil chaleureux, invitation, hospitalité ». L’écoute de cet album fait apprécier l’échange harmonique et rythmique entre les deux styles musicaux, le  refrain de «Thiossane» signale l’invitation sénégalaise « kaay ñeuweul setsi ma » : «viens, viens donc me voir».

Le mélange ne dénature pas les deux genres artistiques, la présence de musiciens de grands talents sur l’ensemble de l’album comme Alioune Seck, maître du sabar, et de Niouga Dieng, grand griot du Sénégal, fondateur de l’Orchestra Baobab, dans le morceau traditionnel «Deninake» garantit le respect de la tradition sabar. 

Sur les morceaux plus traditionnels, la guitare de Samb est là pour apporter la touche improvisation jazz. Il est à noter que Samb utilise pour l’ensemble des morceaux une guitare manouche, encore une originalité de ce compositeur.

Afin de respecter l’équité des styles, un tiers des morceaux sont des musiques jazz, un tiers de musiques traditionnelles et un tiers de compostions originales, comme celle d’Hervé Samb «MyRomance/Sam Leer» très belle complainte où le timbre de la chanteuse sénégalaise Adiouza se mélange à merveille au son délicat de la guitare de Samb.

Cet album réclame plusieurs écoutes afin de découvrir la subtilité des arrangements, comme les phrases au tama de Samba Ndokh Mbaye à la fin de «Giant Steps / Bëg Tekki ».

 

La rythmique sabar, traditionnellement utilisée pour la danse, donne un album joyeux, positif véhiculant un message d’espoir en créant un jazz nouveau, preuve que les différences apportent plus que l’uniformité.

 

 

Herve Samb : guitares, choeur - Pathe Jassi : contrebasse, basse, chœur - Alioune Seck : sabar, percussions - Abdoulaye Lo : batterie.

 

Invités : Adiouza : chant (2) Noumoucounda Cissoko : kora (11) - Cheikh Diallo : piano Wurtlizer, piano Fender Rhode (5,9,11) - Samba Ndokh Mbaye : tama (6) - Daniel Moreno : percussions (6) ; Charly Sy : vinyl scratch (7) - Julien Birot : basse, choeur (10) - Karen Jeauffreau : 1er violon (3) - Jacques Gandard : 2ème violon (3) - Raphael Aubry : violon alto(3) - Florence Hennequin : violoncelle (2, 3) - Niouga Dieng : chant (11) -  Faada Freddy : chant (5) - Ndongo D : chant (5, 8) -Mike Ladd : chant (8) - Souleymane Faye : chant (2). 

Cristal Records / Sony Music.

 

Jean-Constantin COLLETTO. (Photo) Olivier Farkas.

 

 

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