Credits Photos © Julie Wintrebert
Credits Photos © Julie Wintrebert

 

Le 27 Janvier 2019 12h00.

 

La vie est souvent faite ou réglée d’habitudes, même si cela peut enfermer l’existence, elles donnent aussi une tranquillité momentanée appréciable lors de leur exécution.

 

Mes rituels sont fait de sons et de lecture, les deux magazines de jazz francophones m’accompagnent de la sorte à me poser d’une activité professionnelle importante qui longtemps m’a donné un rythme de vie effrénée.

 

Un weekend d’avril 2016, où la température plus tôt clémente me permet de lire le jazz news du mois en extérieur. Casque aux oreilles, je découvre ainsi le nouvel album du trompettiste Avishai Cohen dans un article « Barbe bleue à l'âme". Il faut savoir que depuis quelques années, je me frotte et m’amuse en aidant des amis musiciens sur la scène et le net à être programmé, plus connu, etc.

 

Je parcours le mensuel et arrive à la page 42, j'y découvre l’article de Thomas Durand, directeur de la rédaction sur Noël Akchoté « C’est tous les jours Noël ». Il constate que le guitariste se fait rare dans la vraie vie et qu’il fonctionne en vase clos sur le net, que ça a l’air de marcher « l’année dernière , uniquement sur Bandcamp, j’ai touché plus comme royalties qu’en quinze ans chez Winter [& Winter, son ex-label allemand]".

Intéressant et surprenant pour moi qui aide la galère quotidienne de mes collègues artistes : demandes de subventions, courrier de proposition de concerts, de partenariat, de campagne de financement participatif sur la plupart des supports Internet et là, pour moi, tout vole en éclats. Surtout que les résultats de mes heures passées à quémander se révèlent peu fructueuses.
J’en parle à mes collègues et connaissances : musiciens, éditeurs, producteurs, leurs réactions est de défendre la sortie de la musique sous le format CD physique, alors que mes étagères se remplissent de CDs invendus dès que nous aidons la sortie d’un nouvel opus.

 

Il est vrai que le format physique semble plus réel, mais les invendus le sont aussi financièrement En permanence, les médias signalent la fin de la musique gravée, aux dernières victoires de la musique, certains labels ont même annoncé la disparition des CDs pour 2027.

 

Et là, un musicien semble avoir trouvé une alternative.

 

Quant est il concrètement ?

 

Noël Akchoté explique dans l'article « concrètement un mac, une interface, un micro, une lampe, un pupitre et des tas de dossiers en cours partout le tout sur un grand lit où j’enregistre. Mais (il y a un mais), j’attaque le matin vers 3/4 h je prépare mon programme puis entre 5 et 7 selon le projet j’enregistre ». Thomas Durand explique « et puis après le guitariste colle en guise de pochette une de ses photos, puis il balance un extrait sur YouTube et après il vend l’album en intégral sur  Bandcamp ». Pas de label, pas de concerts, de tourneur, d'attaché de presse, de plan de promo.

 

Liberté et autonomie me semblent résumer sa démarche. 

 

Curieux de nature, je ne peux faire autrement que d’aller plus loin sur ce musicien qui définit sa pratique d'artisanale...

 

 

 

Le 03/02/2019 11H32.

 

Ma découverte de cet artiste commence par des abonnements, à ses comptes Internet : chaîne You Tube, page Facebook et son compte Bandcamp. Les résultats sont immédiats : chaque matin, comme certains ont leur journal quotidien dans leur boîte aux lettres, moi, je reçois par mail l’annonce des sons tout frais enregistrés par Noël Akchoté.


Surprenant ! Au petit déjeuner, savourer des sons tout frais, comme des croissants chauds. Un jour, Noël Akchoté me confirme qu'il fait des sons, comme le boulanger des baguettes fraîches tous les matins.

 

Cette pratique va ainsi durer jusqu'en fin 2016, où la production quotidienne du guitariste se raréfie à quelques par semaine, pour arrêter complètement à ce jour.

 

Ma soif d’en savoir plus me pousse à contacter ce musicien.

 

Certains de mes amis qualifie ma démarche de déterminée, alors que pour d’autres, elle frôle l’acharnement.

 

Le guitariste répond le plus simplement du monde à mes questions, en m’expliquant qu'il ne fait plus de la musique quotidiennement : «puisque c'est déjà fait maintenant (entre 2011 et 2016). Puis ensuite j’ai du déménager, c'était plus compliqué. »

Sa réponse me confirme qu'il a de l'esprit, de l’humour et ne s'encombre pas de justifications inutiles.

 

Une rapide recherche sur Google permet d'apprendre qu’il joue de la guitare depuis l’âge de 8 ans, et qu’il a joué avec les plus grands, Henri Texier, Louis Sclavis, Jacques Thollot, Derek Bailey et bien d’autres : « J’ai joué avec presque tout le monde».

 

Une question se pose  : Pourquoi, alors que très jeune il a joué avec les barons de la scène jazz, aujourd’hui est-il dans une processus de création totalement indépendant ?

 

Sa production est très importante, bien plus abondante que la plupart des artistes contemporains : au niveau de sa chaîne YouTube 1089 vidéos avec 25 845 vues et plus de 400 albums de musique sur Bandcamp à l’écoute et à la vente.

 

Devant cette profusion de production, je jette mon dévolu sur son album So Lucky sorti en 2006 chez le label Winter & Winter. Dans cet album, le guitariste joue en solo 20 morceaux d'interprétations ou inspirés par des succès de Kylie Minogue.

 

 

Le résultat est surprenant, les mélodies de la chanteuse australienne apparaissent comme en clair-obscur avec une grande légèreté.

A mes questions sur cet album, Noël Akchoté me confie avoir un grand respect pour cette chanteuse, véritable artiste interprète.

 

Je découvre alors que Kylie Minogue, après avoir signé en 1988 avec les producteurs Stock, Aitken & Waterman, a, voyant sa popularité décliner en 1992, pris de la distance avec eux, pour devenir une artiste indépendante. Le parallèle avec le besoin de liberté d’Akchoté me semble évident, ce qu’il me confirme.

 

Je demande au guitariste : "Avez-vous eu des échos de la chanteuse australienne suite à votre album So Lucky ?", il me répond : « oui, elle a envoyé un mot au label pour témoigner qu’elle été « très touchée » qu’un « vrai » musicien rentre dans son travail à elle. »

 

Cette confidence est pour moi une révélation rassurante : des artistes peuvent se rencontrer, se respecter, tout en étant de genres et d'univers musicaux très différents.

 

Noël Akchoté me le confirme « Moi, si j'écoute Céline Dion et que j'y prends du plaisir, je ne vais pas lui opposer Cecil Taylor. Cela n’aurait aucun sens, absolument aucun ; comme de vouloir tuer, parce que SEULE la Bouillabaisse a le droit d'exister ».

 

Si d’une reprise de Kylie Minogue, nos échanges avec Noël Akchoté arrivent à la Bouillaibaise, où vont nous emmener la découverte de ces 450 autres albums, mais cela, c’est une autre histoire ?

 

 

  

Le 10/02/2019 à 22h32.

 

Il est certain que l’histoire doit continuer, pendant cette semaine passée, la discographie de Noël Akchoté s’est enrichie d’un nouvel album «Antomolgy (EP)», enregistré à Bruxelles à "Les Ateliers Clauss", mercredi 6 Février 2019, où il joue avec le jeune guitariste Florestan Berset.

 

Photos de Noël Akchoté par lui même pendant son séjour à Bruxelles (mardi 05 Février 2019).

 

Naturellement l’album est disponible à l’écoute et à l’achat sur le Bandcamp d’Akchoté.  https://noelakchote.bandcamp.com/album/antomology-ep

 

« Prix à la discrétion de l’acheteur ».

 

Je n’ai aucun doute que vous avez compris que le titre de cet EP est un clin d’œil à Charlie Parker, Noël Akchoté me le signale avec deux vidéos de références de l’univers Parkerien : Ornithology et Crazeology.

 


 

Noël Akchoté considère cet opus comme une image des échanges qu'il a eu avec Florestan Berset.

 

Mais même si je me sens un peu plus savant, je voudrais  savoir comment visiter la collection d’albums du guitariste.

Lui même reconnait la grandeur de la tâche, il a tendance à appeler son intégrale Bandcamp « ma cathédrale engloutie » (nouveau clin d’œil au Prélude écrit par le compositeur français Claude Debussy pour piano solo).

Le guitariste en profite pour me révéler que Claude Debussy a été également critique musical et que ses écrits étaient parfois radicaux, (voir le lien ci-dessous).

https://www.critique-musicale.com/DEBUSSY_Claude_(1862-1918).htm

 

Mais peut-être que pour aller plus loin dans la visite de la cathédrale, une classification par style serrait une aide pour s’orienter.
Aussi j’écris à Noël Akchoté « Bonjour, d’après Wikipedia il est difficile de vous répertorier dans un style et l'écoute de vos nombreux albums me font m'y perdre. Aussi revenant sur votre album So Lucky, vous diriez quel style ? »
Il me répond « Style moi-même, j’aime le style moi-même ».

 

Peu satisfait de cette réponse, je reviens à la charge, quelques jours plus tard, il me répond « Mon style, mais personne ne comprend, c’est : variété, littéralement. Hann Bennink dit la même chose ».

 

Nous voilà plus avancé, la révélation que Noël Akchoté est un musicien de variété, va-t-elle donner de la notoriété à mes écrits ?

 

Je pense chers lecteurs que si vous en êtes arrivés là, vous avez bien compris que le but de ce projet n’est pas la postérité, mais le partage, aussi à bientôt pour la suite de mes échanges avec Noël Akchoté...

 

 

 

Le 18/03/2019 11h43.

 

La dernière fois que j’ai partagé le flow de mes échanges avec Noël Akchoté, je m’étais arrêté sur la révélation de son style : Variété.

 

Voilà qui ne m’aide pas dans mon désir de trouver une façon de m’orienter dans sa cathédrale engloutie.

 

Devant ma déconvenue, le guitariste, jamais avide d’informations, me confie la raison de son choix de style «Variété c’est très pratique, concret, j’ai toujours joué de tout, mais soit dit en passant en jazz, tous les musiciens ont eu 100 histoires dans des tas de domaines. C’est la normalité. »  

 

Je  lui demande alors « Vous entendez par variété un répertoire varié ? » il me répond « Etat varié, apparence variée » et pour me préciser sa définition, il me dirige vers la définition du dictionnaire lettré https://www.littre.org/definition/varié .

Avec des définitions de La Rochefoucauld : « Il faut de la variété dans l'esprit ; ceux qui n'ont que d'une sorte d'esprit ne peuvent pas plaire longtemps », de Buffon « Aucun individu ne ressemble parfaitement à un autre ; aucune espèce n'existe sans un grand nombre de variétés », mais également de Pascal, de Bossuet, de Montesquieu et de Voltaire.

 

 

Si mon désir de classifier la discographie Bandcamp de Noël Akchoté était de vouloir en simplifier la visite, cela ne semble pas se produire, ces définitions en complexifient la tâche.

 

Peut-être que le problème est de vouloir choisir avec l’intellect, pourquoi ne pas recourir à un système aléatoire de choix d’albums ?

 

Le guitariste, avec qui je partage mon intention, curieux, acquiesce pour un usage direct.

 

Maintenant c’est à un informaticien développeur que je soumets mon projet. Il trouve l’idée originale et l’entreprise facile, il pense avoir recours à l’html et au javascript (deux styles de langages me dit-il) lui aussi doit être un développeur de variétés !

 

Après plusieurs heures de travail et une somme invraisemblable de caractères 55 330 précisément, il propose aux lecteurs de l’article un questionnaire de deux questions :      « Entrer le nom de votre animal favori : », puis « Entrer votre couleur préférée : » et ensuite un click sur « Choisir un album » , permet d’arriver comme par enchantement au message : « Votre formulaire a abouti à cet album ».
Un simple click sur la pochette de l’album qui vient d’apparaître renvoie à la page Bandcamp dudit album. Voir ci-dessous :

 

Entrer le nom de votre animal favori :
Entrer votre couleur préférée :

 

A l’annonce de ce programme, le guitariste me demande amusé, ce que certains mots donnent, les résultats lui rappellent des albums qu’il reconnait ne pas avoir écoutés depuis longtemps. 

 

Il fait également des rapprochements entre ce programme et l’improvisation qu’il pratique : « Tout est aléatoire donc précisément "improvisé",c'est bien pour ça que tant s'en méfie, alors que c'est le réel ». Puis il fait allusion au psychanalyste Jacques Lacan, « L'écrivain Phillipe Sollers en parlait, il disait que Lacan avait eu ce mot très juste : il parlait au séminaire pour s'entendre lui même, voir ou tout cela le menait (c'est le principe même de l'improvisation, c'est-à-dire poser toutes les idées et les laisser s'animer d'elles-mêmes).

C'est la base de l'analyse : venir dire tout et n'importe quoi, laisser dérouler, car tout importe autant que n'importe quoi dans la parole de l'inconscient, les gens ne savent pas ce qu'ils disent, mais la plupart refusent de l'avouer ».

 

Il s'avère donc le programme de choix aléatoire des albums de Noël Akchoté peut aider à faire avancer certains à l’analyse de la compréhension de leur inconscient (celui-ci étant responsable de 85% du fonctionnement de notre cerveau selon les neuroscientifiques). 

 

Cela va bien au delà de notre visite de la cathédrale engloutie Akchotéenne !

 

Mais où nous amènera la suite de nos entretiens?

 

Jean-Constantin Colletto.