GERI ALLEN

La grande dame laisse aux musiciens d’aujourd’hui « le message universel de l'art : tout sera toujours possible, à condition que l'œuvre soit là, présente, vivante, réelle et forte de sa subjectivité comme de son universalité ».
Le 27 juin 2017, le monde de la musique a perdu un de ses piliers. Pour présenter cette musicienne, le guitariste Noël Akchoté a bien voulu servir de guide.
 

 

Jean-Constantin Colletto (JCC) : Rendons à César ce qui appartient à Noël, c'est par vous que le 28 juin à 10h01 du matin, j'ai appris le décès de Geri Allen sur Facebook.

Votre partage de l'annonce officielle de la disparition de Geri Allen par la radio WBGO- Jazz 88 FM était personnellement associé au commentaire «vraiment triste», comme la perte d’une proche. La connaissiez-vous personnellement?

Noël Akchoté (NA) : Je l’ai beaucoup écoutée, vue et nous avons été sur le même label pendant un moment. Pour moi, c’est la plus grande, la plus droite dans son jeu, avec une grande cohérence (ça change, car chez les pianistes, il y a souvent des singes savants).

 

JCC : Auriez-vous certains de ses albums à conseiller?

NA : Oui, elle a joué avec tous les très grands, de Wayne Shorter à Ornette Coleman et vraiment tous l'adoraient.
Voici une liste:
*Geri Allen – Open On All Sides In The Middle 1987.
*Geri Allen, Charlie Haden, Paul Motian - In The Year Of The Dragon 1989.
*Ralph Peterson Trio featuring Geri Allen
– Triangular 1989.
*Geri Allen Trio With Ron Carter, Tony Williams– Twenty One 1994.
*Geri Allen, Dave Holland, Jack DeJohnette
– The Life Of A Song so 2004.
*The Mary Lou Williams Collective - Geri Allen, Buster Williams, Billy Hart, Andrew Cyrille
– Zodiac Suite : Revisited 2006.

En plus de ces albums, on peut voir de nombreuses vidéos pour la découvrir sur Youtube:

 


 

 

Elle possède un son unique, profond, très ancré dans la tradition, mais pour un jeu très libre, intense, frais, très rare et jamais de « pianolisme ».

JCC : Pianolisme! Voulez-vous précisez?
NA : Pianolisme, je veux parler des clichés ou des tics de jeu.
Geri Allen est une grande pour moi, très ancrée avec passion dans la tradition, ce qui la libérait pour pouvoir jouer tout simplement, sans être obligée de rester dans des cases, des styles ou des écoles.

 

JCC : Terri Lyne Carrington, avec qui elle a travaillé pendant 35 ans a déclaré à l'annonce du décès "La communauté du jazz ne sera plus jamais la même avec la perte d'un de ses génies, Geri Allen. Sa virtuosité et sa musicalité n'ont jamais été égalées". Il est dit depuis sa disparition qu'elle était un guide.
NA : Oui, elle avait une grande connaissance de l'histoire musicale ce qui la faisait rayonner comme enseignante. Anthony Braxton possède aussi cette faculté, une passion totale pour soi-même, qui donne envie de la partager pleinement.

 

 

JCC : Elle a joué avec Charlie Haden et Paul Motian, Dave Holland et Jack DeJohnette, Oliver Lake, Arthur Blythe, Julius Hemphill, Betty Carter, Wayne Shorter, Élisabeth Kontomanou et même Ornette Coleman....
NA : Oui elle a tellement un jeu marqué, que dans tous les styles et avec tous ces musiciens, le résultat de ces collaborations est toujours réussi. Mais c'est
le trio Geri Allen, Charlie Haden et Paul Motian que je préfère, dans cet ensemble Geri est allée le plus loin dans l'écriture pianistique. Quand elle les rejoint, Haden et Motian décident de jouer des morceaux plus classiques du répertoire avec une volonté de les revisiter. Grâce à elle, ils ont pu retourner à ces répertoires plus librement, tout en jouant fondamentalement la tradition. Geri Allen est très ancrée dans l'histoire du jazz, en particulier dans celle de son instrument le piano, on y entend des échos de: Mary Lou Williams, Bud Powell, Erroll Garner, Thelonious Monk, car elle les adorait et les a étudiés. Tout en s'en nourrissant, elle a su respecter sa propre voie. Je fais la même chose : les études des grands guitaristes me font toujours avancer dans mon jeu instrumental, sans jamais tomber dans le travers de les parodier ou de les copier.
C'est ce que Nietzsche appelle "le Gai Savoir", une sorte de liberté folle, de joie totale de la connaissance qui, sans même y penser vous nourrit dans votre propre jeu. Geri Allen avait cette liberté totale, ne plus se poser la question des styles, des modes, afin de juste jouer soi-même quels que soient les contextes, groupes, musiques... Geri parlait en permanence des autres musiciens,
cela me touche.

 

J'aime beaucoup cette photo d'elle avec Charlie Haden.

 

 

 Aller au bout de son instrument permet d'accéder à la musique en soi, de ne plus être comme certains pris par l'instrument, mais d'en jouer et même de jouer avec.
Elle a une approche qui est centrale pour moi, qui va du jeu instrumental aux conditions qui en permettent le dépassement. 

JCC : Qu'est ce qui est central ?
NA : Se donner les moyens de prendre conscience de l'histoire dans laquelle on est, la maîtriser afin d'arriver à en produire une création réelle et personnelle, comme un helléniste connait sa Grèce antique. Sinon la parodie et la répétition guettent. Mais pour cela, il ne faut pas penser tout contrôler, juste être soi-même.

JCC : Oui prendre comme point de départ les fondations, le début. C'est  compréhensible à la lecture de sa page Facebook, qui donne envie à tous de trouver sa façon personnelle de s'exprimer.


NA : Je pense qu'elle a eu dès le départ une véritable question profonde à résoudre. Tous ceux qui dépassent les origines d’un mouvement ont eu un dilemme ou une sorte de crise.

JCC : Quel type de question ? Existentielle ?
NA : Non pas existentielle, mais comment aimer autant ses maîtres et jouer encore quelque chose de personnel ? Cela se fait en plusieurs étapes, il faut s'en éloigner totalement comme elle le fait au début, tout en continuant à travailler les enseignements des fondateurs. Et presque en secret, à un moment l'unité arrive sans plus y penser. On agit soi-même, avec cet héritage digéré mais jamais parodié. Le plus dur dans la musique, mais aussi dans la vie, c'est accepter d'être qui on est.

 

JCC : Quel message Geri Allen laisse aux musiciens d'aujourd'hui ?
NA : Avant toute chose, il est important de noter que cette musicienne est une contemporaine, mais qui appartient à la génération de ceux qui ont pu faire la transition du jazz traditionnel à la période actuelle, plus floue, mais pleine de possibles ; tout comme Bill Frisell, dernier guitariste de jazz traditionnel qui a un pied dans le jazz actuel, et se connecte aussi à l’autre histoire de la guitare électrique (rock, surf, country). Geri Allen n'est pas du tout une musicienne du passé, elle ne l'a jamais été, elle cherchait sa place en partant de l'histoire de la musique, pour pouvoir la transcender et arriver à n'être plus qu'elle-même.
Donc son message, celui qu'elle laisse, est le message universel de l'art. Tout sera toujours possible, à condition que l'œuvre soit là, présente, vivante, réelle et forte de sa subjectivité comme de son universalité.

 

Liens :

Son site web http://geriallen.com/
Sa discographie http://geriallen.com/music/
Sa page Facebook https://www.facebook.com/geriallenpiano/

 

 

Jean-Constantin Colletto.