Le Jazz asiatique.

 

L’édition 2018 du festival Marseille Jazz des Cinq Continents fait une haie d’honneur au plus grand des continents : l’Asie.

Lors de la conférence de presse du mercredi 28 mars 2018 à l’espace Bargemon derrière la mairie de Marseille, l’ensemble des invités apprennent que la 19èmé édition du festival phocéen va inviter pour la première fois des jazzmen asiatiques. Il se lit une fierté non dissimulée sur les visage du directeur et du programmateur.

 

Cependant la lecture du programme donné à chacun des invités révèle que sur les quatre mois de programmation et les cinquante rendez-vous prévus, seulement trois concerts sont réservés à des artistes asiatiques.

 

 

Mais où est la prouesse dont se targue l’équipe ?

 

 

 

Une rapide recherche dans les archives des festivals de jazz français montre que les musiciens asiatiques sont en minorité dans les programmations, hormis l’artiste coréenne Youn Sun Nah, invitée pour la quatrième fois cette année au palais Longchamp. Il est certain que son parcours d’étudiante au CIM à Paris en 1995 peut faire oublier qu’elle est née au pays du matin calme. Cette année, le festival lui donne carte blanche le lundi 23 juillet, Youn Sun Nah en profite pour inviter des artistes d’autres continents, comme le tunisien Dhafer Youssef, Erik Truffaz né en Suisse et Yilian Cañizares originaire de la Havane.

 

Quant aux deux autres artistes asiatiques invités par le festival : Luo Ning et Yoshichika Tarue, il s’agit de leur première apparition en France.

 

Le pianiste chinois Luo Ning est l'un des meilleurs pianistes de jazz à Beijing. Depuis 2017, il a signé avec le célèbre label Universal Music Group. C’est au Théâtre Silvain qu’il présente son dernier album : When Light & Shadow Meet

Quand au pianiste japonais, Yoshichika Tarue va se produire au Mucem avec deux musiciens lui garantissant la qualité du concert : Michel Benita à la contrebasse et Pipon Garcia à la batterie.

 

Ces informations ne permettent cependant pas de comprendre les raisons de la rareté des musiciens du continent asiatique dans la programmation de l’ensemble des festivals de jazz, surtout que la plus grande proportion d'amateurs de jazz du monde est au Japon.

 

La seule solution est donc d’assister aux trois concerts programmés.

 

L’émission du jeudi 19 juillet de Jazzafip enregistrée en direct au théâtre Silvain, donne des informations précieuses sur le jazz en Asie.

Les trois invités, Luo Ning, Yoshichika Tarue et Adam Huang Yong (président de la China Jazz Association créée en 2014) apprennent aux auditeurs que le jazz de 1950 à 1970 était interdit en Chine, considéré comme politiquement contre-révolutionnaire par les autorités. Après une période de tolérance, cette musique est actuellement en pleine expansion, dans les bars à vinyles au Japon ainsi que dans les émissions de jazz sur radio CRI (Chine Internationale Radio). Le succès du Jazz Day sur l’ensemble de l’Asie le prouve. 

 

Ces informations pourraient expliquer le rareté des artistes asiatiques sur la scène internationale et clôturer là cet article, mais une dégustation de whisky avec un amateur éclairé de ce breuvage va enrichir ou abreuver l’écoute de ce jazz.

 

L’expert du whisky Hans Offringa, dans son livre «Whisky & Jazz» a établit des liens entre la boisson et ce style de musique, allant même jusqu’à trouver des points communs entre dix musiciens de jazz et dix single malts.

 

Mais n’étant pas un expert dans ce domaine, la proposition de déguster un whisky japonais semble aussi saugrenue que de goûter un saké espagnol. Cependant, la dégustation délectable pousse à aller plus loin et permet de découvrir qu’en 2014, le meilleur whisky du monde a été un single malt japonais.

 

Les trois concerts proposés par le festival de Marseille permettraient-ils de découvrir et d’envisager, comme pour le whisky, qu’un jour les plus grands jazzmen soient issus du pays du soleil levant ?

 

C’est le trio Luo Ning qui lance la danse, accompagné de ses deux compatriotes, Ji Peng à la contrebasse et Sao Haha à la batterie. Rapidement, les sons émis par les trois compères donnent une sensation de délicatesse, de rondeur «aussi rond qu’une boule de billard» pourrait dire Jim Murray, le britannique spécialiste de whisky.

 

C’est par l’écoute de sa reprise du standard «Stella By Starlight» que la subtilité de Luo Ning est perçue. Sa version invite à un voyage inédit, empreint de douceur, de romantisme, mais ces qualificatifs restent pâles par rapport au ressenti du public.

 

Les festivaliers avaient déjà eu la même sensation le 25 juillet 2011, lorsque Youn Sun Nah, avec sa kalimba, avait présenté une reprise de «My Favorite Things» qui avait arrêté le temps et rendu silencieux le public nombreux du palais Longchamp.

 

Le continent asiatique semble apporter une touche de poésie au jazz, comme les Haïkus donnent à la poésie la touche évanescente qui célèbre l’instant présent.

 

Si l’évanescence est son, c’est celui du violon traditionnel chinois : l’Erhu, présent de plus en plus dans certains morceaux du jazz venu de l’empire du milieu.

 

La perception de l’évanescence de l’instant est la sensation ressentie au cours des trois concerts de ces artistes asiatiques, présentés par la 19ème édition du festival Marseille Jazz des Cinq Continents.

 

La meilleure façon pour comprendre ce message asiatique est l’explication de Ji Dahai, poète et calligraphe chinois, auteur de l’affiche 2018 du festival : «Pour Marseille des Cinq Continents, la forme de représentation est choisie pour son symbolisme chinois : l’homme qui cherche à rejoindre le Sacré, médite et libère ses pensées pour atteindre le vide. Ainsi, il ouvre son cœur et s’émerveille de chaque brin d’herbe. Au travers de chaque petit détail de la nature, il peut embrasser l’Univers. L’infiniment grand se reflète dans notre infiniment petit».

 

Que le jazz demain soit asiatique ou pas, là ne semble pas la question, mais il est certain que le jazz va et continuera à être enrichi par l’apport de la poésie asiatique pour le bonheur de tous.

 

Jean-Constantin Colletto.